vendredi 12 février 2016

Une nuit dans un Capsule Hotel à Tôkyô par Florent Gorges


Bosser en tant que correspondant pour le magazine Japan Vibes n'est pas toujours une sinécure. Il arrive parfois qu'une interview se décide à la dernière seconde et que le rédacteur en chef vous demande de faire 300 kilomètres dans le Japon dans l'heure qui suit ! Ma mission, si je l'acceptais, était donc de quitter ma jolie ville de Niigata pour m’entretenir avec une personnalité du manga assez tard dans la soirée à Tôkyô ! L'heure à laquelle l'interview avait été programmée m'empêchait de rentrer dans ma belle province le soir même. Je demandais alors au rédacteur en chef: « Super et je fais comment ce soir, moi ? »Sa réponse fut pour le moins inattendue: « Ben écoute, le mag n'est pas très riche alors pourquoi ne pas crécher dans un Capsule Hotel ?»... Hein ? Ok, très bien chef! Vos désirs sont désordre… Va pour le Capsule Hôtel!
 
Un jeudi soir de début mars, 20h30 :
L'interview pour Japan Vibes s'est bien terminée, mais il est trop tard pour rentrer dans ma province encore enneigée. Le maigre pécule qui m'a été attribué ne me laisse aucune alternative : c'est le Capsule Hotel ou la rue...
Comme son nom l'indique, un « Capsule Hotel » est un hôtel minuscule. Il convient de préciser tout de même que ce n'est pas le bâtiment en lui-même qui est minuscule mais les chambres. Peut-on cependant parler de « chambres » ? Ne serait-il pas plus judicieux d’utiliser d’autres vocables tels que « cabines », « ruches » ou encore… « tombeaux » ?
À chacun son vocabulaire certes, mais en ce qui me concerne, si la perspective de m'adonner à cette expérience me rebutait dans un premier temps, je dois bien avouer qu'au fil des heures, ce sentiment s'est transformé en une sorte de joie et d'impatience incontrôlables. Je demande alors conseil au premier Tokyoïte croisé sur mon chemin. Il s'agit d'un salary man. Il me répond sans l'ombre d'une hésitation :
« Vous trouverez des Capsule Hotels à proximité de toutes les gares de la Yamanote-sen, mais je vous conseille la gare de Shimbashi. C’est là qu’on en trouve le plus… »
La Yamanote-sen, pour l’anecdote, c'est la ligne de train qui circule en boucle et relie tous les grands axes du centre de la capitale nippone.
21h00 :
Une fois arrivé en gare de Shimbashi, je cherche parmi les milliers de néons ceux qui me permettront de passer une nuit au chaud. Bingo! Il y a au moins trois Capsule Hotels dans la même rue !
 
Je choisis donc le premier, qui me semble le plus chic. Il faut dire que la publicité vendant ses mérites est aguicheuse: « Notre établissement vous propose de passer une nuit dans une ambiance provençale ! ».
« Provençale? Comme le Ratatouille Burger des Mac Do japonais ? » pensais-je avec un certain cynisme (voir Japan Vibes #8) .
 Qu’importe, il fait froid dehors, je pénètre à l’intérieur. Les prix détaillés sont affichés à la réception : 4000 yens la nuit... C'est plus onéreux que je ne l'avais imaginé ! On m'avait plutôt parlé de tarifs avoisinant les 2500-3000 yens...
 Je me console cependant en imaginant ma cabine diffusant des senteurs de lavande, un distributeur automatique de soupe bouillabaisse et un réveil composé des plus jolis bruits de la garrigue...
 Je paie d'avance et le réceptionniste me remet une petite clé pour ouvrir et fermer le casier qui me permettra de ranger mes effets personnels. Ma « chambre » est le tombeau numéro 203... En déposant mes affaires de valeur dans mon casier, je remarque qu'un pyjama, qu'une serviette de bain, que des sandales légères ainsi qu'un petit kit de toilette m'attendent. Ça fait plaisir ! Surtout que dans la précipitation du départ, je réalise que j'ai oublié ma brosse à dents.
 Je monte à l'étage et en arrivant, quelle surprise ! Je découvre une pièce grande comme ma chambre française mais dans laquelle une infrastructure digne de nos amies les abeilles permet de loger au bas mot une dizaine de personnes !

Je m'y attendais, certes, mais ça fait toujours un choc lorsque vous n’êtes habitué qu’aux hôtels 5 étoiles (c'est pas vrai non plus, mais bon...).

Ma cabine, 100% plastique, n'est en réalité composée que d’un matelas de 10 cm d'épaisseur, d’une couverture épaisse et de draps propres. Tout cela n'a absolument rien de provençal mais allez savoir pourquoi, je m'y attendais un peu (l'expérience du ratatouille burger, a fait de moi un expert de la « Provence » au Japon).
 Au niveau des équipements, ça donne à peu près ça : un renfoncement sur l'une des parois de ma suite royale me sert de table de nuit. Un tableau de bord futuriste me permet aussi de contrôler la climatisation, la lumière, la radio, le réveil ainsi que la télévision !
 
On se croirait dans un lit de la fusée de Tintin, mais sans les poils de Milou.

Les dimensions de la cabine ? Eh bien je ne vous surprendrai pas en vous annonçant que Shaquile O'neal y verrait certainement quelque chose à redire, puisque que ma paillasse ne mesure que 200 cm de long sur 95 cm de large.
À côté de cette pièce abritant la grande ruche, on trouve aussi une salle de douche ainsi que des cabines de toilettes. Également à la disposition immédiate des clients, quelques distributeurs automatiques proposant pléthore de boissons ainsi que moult soupes de nouilles instantanées... Et ma bouillabaisse ??? Niet! Dans tes rêves la bouillabaisse!
22h00 :
En dépit de ma déception, je sors de l'hôtel, ma facture et la clé de mon casier en poche (la facture sert à prouver que je suis client). Tant d'émotions m'ont décidemment creusé l'appétit. Ça tombe bien, de nombreuses échoppes proposant sushis, ramen, riz au curry et autres hamburgers égayent la rue. J'évite le Mac Do et ses sandwichs bullshit et j’opte finalement pour un bon bol de ramen.
22h30 :
 J’ai bien dîné. Je passe au combini pour m’acheter un paquet de biscuits, du jus de pomme et je décide de retourner dans ma cage. Il n'y a aucun client dans les autres placards humains. J'en profite donc pour prendre ma douche et enfiler le pyjama de l’établissement. Une fois installé dans mon suppositoire géant, je ferme le rideau d'entrée et décide de regarder la télé. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il faut que je vous avoue une chose : je commence à bien aimer le Capsule Hotel.
 
Pourquoi? La hauteur de la cabine permet finalement à quiconque faisant moins d'1,90 m de s'adosser aisément contre les parois. Et j’ai un peu l’impression de réaliser un vieux rêve de gosse ! Qui n'a jamais souhaité, enfant, de vivre dans une cabane, à l'abris de tous les regards et des obligations scolaires ? Une cachette dans laquelle on serait libre de s'empiffrer de coca, de chocolat tout en regardant la télé à volonté ? Je vous rappelle que la clim’, la lumière, le son, l'image et les chaînes sont contrôlées par un tableau de bord « futuriste ». Bref, je suis retombé en enfance et ici, tout est enfin permis (dans d'étroites proportions, il est vrai...) ! Voilà, le Capsule Hotel, c'est exactement ça!
 Affalé comme une larve et buvant mon jus de pomme, je mate la télé... C'est le pied !
23h00 :
Malheureusement, je n'en fini plus de zapper. Il n'y a rien d'intéressant. Sur une chaîne, une idole, aussi jolie que ridicule chantonne un air à 2 yens (ce qui ne fait pas beaucoup). Et sur la NHK, on y parle de la formation des atomes dans l'océan Indien... Bref, j'éteins le petit écran et sors un manga de mon sac... Le panard, je vous dis, le panard! Je reprends un peu de jus de pomme, je suis heureux.
00h20 :
Je suis raide mort (le hasard faisant bien les choses, je suis déjà dans le cercueil), j'éteins la lumière et je laisse Morphée me prendre dans ses bras... (la pauvre n'a pas beaucoup de place...). Je m’endors aussi facilement qu’un gros bébé.

01h00 :
Un vacarme pas possible me tire de mon sommeil et de mes rêves de soupe au poisson. Des salary men éméchés déboulent en trombe dans leurs cabines... J’essaie de reprendre mes esprits et je comprends que l'heure des derniers trains est derrière nous. Plutôt que de coucher dehors, les hommes d’affaires nippons préfèrent légitimement passer la nuit dans ce genre d'établissements. J'ai cependant du mal à me rendormir. En effet, difficile de trouver la paix intérieure et extérieure entre le bruit de la douche, de la machine à distribuer les boissons qui fait un bruit assourdissant à chaque fois qu'une canette tombe et le type du dessus qui se dispute à tout rompre avec sa femme au téléphone (d'après ce que j'ai compris, il aurait dû rentrer chez lui vers 21h00, mais cela ne nous regarde pas...).
02h00 :
Enfin, tout notre petit monde semble enfin disposé à roupiller. Je peux enfin me rendormir...
02h30 :
Mon voisin habitant le tombeau de gauche tousse comme un phoque. Une bronchite du tonnerre secoue le pauvre homme et fait trembler toute la ruche... Il réveille tout le monde ! Tout le monde? Non, pas mon comparse de droite qui ronfle comme un éléphant heureux. Jamais je n'aurais cru qu'on puisse ronfler à ce point sans se réveiller soi-même...
Toutes ces nuisances et ces désagréments me mettent un peu mal à l’aise et me font subitement prendre conscience d’un fait horrible ! Et si, subitement, un énorme séisme venait secouer Tôkyô??? Serais-je condamné à mourir écrasé comme une fourmi, entouré d'un futur divorcé, d'un ronfleur professionnel et d'un salary man avec la gorge en feu ? Et dire que j'avais rêvé de mourir dans un grand lit de satin, entouré par 12 nymphettes dénudées ! Merci Japan Vibes !
02h45 :
Finalement, après avoir été le témoin auditif du pet magistral du client du dessus, je parviens à trouver le repos. J'ai réussi à me persuader que même dans un 5 étoiles, rien ne garantissait que je n’allais pas mourir écrasé par un gigantesque lustre en cristal suspendu au dessus de mon triple bed.
 
05h30 :
Et c'est reparti! Un énième boucan infernal m'oblige à interrompre derechef ma nuit. Eh oui, c'est l'heure des premiers trains... Les salary men se lèvent bruyamment pour retourner au boulot ou bien aller chercher le bentô que leur femme leur a préparé...
En 20 minutes, tout le troupeau est sorti et je me retrouve seul dans la ruche. Enfin, c'est ce que je croyais, car un nouveau pet monstrueux du type d'au-dessus me prouve le contraire... Tout va bien, le plastique a beau laisser passer les sons, les odeurs restent uniquement chez leurs propriétaires... Je me rendors l'esprit et les narines tranquilles.
09h30 : Le réveil automatique du tableau de bord retentit. Il s'agit d'une sonnerie tout à fait quelconque. Là encore, rien à voir avec les cigales de notre chère Provence. Je me lève et sors de ma cabine. Je dois avoir quitté la fourmilière dans 30 minutes. Après une douche rapide bien méritée, je m’habille et récupère mes affaires personnelles dans mon casier.
10h00 :
Je passe par la réception. Le réceptionniste, frais comme un gardon (pensez, il a dormi chez lui, lui !) me salue respectueusement. Il me demande même: « Avez-vous passé une bonne nuit ? ». Gentleman, je lui réponds à la japonaise: « Oh oui, excellente ! Je reviendrai ! ».
Visiblement satisfait, il me souhaite une bonne journée. Je quitte la Provence pour revenir à Tôkyô. Une fois dans mon bus longs trajets, je repense à toute cette expérience. Une idée me vient même à l'esprit. Pourquoi ne pas rédiger un article pour Japan Vibes afin d’en faire profiter tout le monde ?

Conclusion :
En guise de conclusion : pesons le pour et le contre.
Si vous souhaitez vous amuser comme un gosse dans sa cabane ou si vous avez toujours rêvé de passer la nuit dans une ruche, alors le Capsule Hotel est fait pour vous. Si vous désirez vous créer un souvenir insolite et que vous êtes insensible aux différents bruits que le corps humain est capable de produire, alors n'hésitez pas. Vous allez adorer !
Le prix m'a semblé un chouia abusif par rapport au quotient repos récupéré mais je n'ai manqué de rien. J'ai même pour l'occasion récupéré une brosse à dents toute neuve !
Mesdames et mesdemoiselles, ne soyez pas jalouses, un étage réservé aux femmes et interdit d’accès aux hommes sera aussi à votre disposition. À mon avis, les nuisances sonores seront certainement moins intenses (quoique ça reste encore à prouver...). . Vous devriez donc trouver plus facilement le sommeil que nous, les hommes (y'a pas de quoi être fier...).
En revanche, sachez que ce genre d'établissements n'est pas fait pour ceux qui souhaitent passer une nuit tranquille. Il s’agit sincèrement d’un service de dépannage et tout a été pensé pour les salary men ayant loupé leur dernier train.
Et enfin, dernier conseil à tous les lecteurs qui vouent un culte à la région de Marcel Pagnol ou à ceux qui détestent être réveillés toutes les demi-heures : trouvez-vous une autre niche !

Photos et textes:
Florent Gorges
(Mars 2004)