vendredi 29 juillet 2011

Une heure au Sunset Corral (avec Terminator & Robocop dedans) par Arthur MaSQuE Meurant.


Rédiger un court article sur ses premiers émois vidéoludiques est un passage obligé pour toute personne prétendant écrire sur ce que certains appellent sans fard « le jeu vidéo ». On n'a pas vraiment besoin ici d'être particulièrement éloquent ou capable de taper à la machine pour captiver l'attention du public car ce genre d'exercices nostalgique vous offre automatiquement la sympathie d'une portion de celui-ci. Brodez quelques phrases à l'arrache, saupoudrez les de petits moments marquant à quel point C'était Mieux Avant et pan ; vous avez de bonnes chances d'un jour finir rédacteur professionnel. Or, vu qu'on vient de me proposer – à moi, Arthur « MaSQuE » Meurant l'homme qui a remis la Belgique sur la carte de la critique vidéoludique - de me livrer à cet exercice ô combien aisé, je vais bien devoir trouver quelque chose d'original afin de capter votre attention. (Qui, à en croire certaines études, se calcule en millisecondes.)


Regardez, une métaphore !

Tout d'abord, il me faut planter le décor afin que votre cerveau puisse tenter d'approximer mes souvenirs. Nous sommes dans une des diverses salles d'arcade que propose la fête foraine annuelle de la Place Flagey à Bruxelles. Juin est plus que clément cette année, tout ce qui nous entoure est écrasé par une trentaine de degrés uniformément appliqués par un soleil qui tarde à s'éclipser. Pêche aux canards, odeurs de pommes d'amour, minuscules Maisons des Horreurs, manèges à poney riches en crottin, les voix nasillardes des divers animateurs forains censés vous subjuguer au point d'attraper le pompon. Tout est là, tel que l'on peut s'en souvenir. Car, soyons franc, tout ceci n'est qu'une image mentale. Au loin, les pigeons marchent. A côté de nous, les gosses volent. Bienvenue à Bruxelles.

Il est temps de nous retourner. Vous êtes – pour le moment – prisonnier de mon corps d'enfant. Vous êtes donc un brin grassouillet, vos yeux d'un bleu soutenu voient encore à des kilomètres et surtout, vous faîtes moins d'un mètre vingt. J'ai quatre ans. Au loin, ma mère veille. Nous n'allons pas immédiatement rentrer dans ces considérations car j'ai envie de vous faire faire un tour du propriétaire avant de jouer. Car, souvenez-vous, vous aurez besoin d'aide afin d'atteindre certaines machines.


Hoquets de chorale.



Tout d'abord, imaginez un bar assez pourri situé dans une ville paumée du centre des USA. C'est l'effet que le Sunset Corral tente d'émuler. 
Le Sunset Corral n'est pas nécessairement un endroit réel, mais sans-doute l'amalgame mémoriel de douzaines d'endroits visités durant cette période. Son sol est recouvert de ce métal que l'on dispose sur les surfaces qui doivent à tout prix résister aux pas de milliers de visiteurs chaussés de santiags. (Vous savez, cette surface métallique dotée de petites excroissances cruciformes qui permettent d'y prendre appui sans glisser.) Ses murs sont d'une couleur rouge rendue profonde par des années d'usage intensif à une époque où chaque machine était équipée d'un cendrier. L'espace est agencé comme suit : une gigantesque boite à chaussure frappée par le soleil s'ouvre par son côté le plus large sur l'une des ruelles formées par l'agencement de ses semblables. Une quinzaine de mètres de large, une trentaine de mètres de long.


Au milieu de tout cela trône une cage en verre pare-balles. C'est là que réside la tenancière. Elle surveille d'un oeil gras mais amusé la bande bigarrée de gens de tous âges venus transformer leur argent en divertissement le temps d'un instant. De part et d'autres de son fortin l'on trouvé les bornes MVS. (Art of Fighting. Windjammers. Crossed Swords. La classe.) Disposées à la perpendiculaire de cette paroi, trois ou quatre rangées de quelques machines plus anciennes sont disposées. Voyez-vous, les gens sont censés circuler dans une arcade ; si possible s'y perdre. Et en tentant d'approcher l'une des machines les plus neuves, il n'est jamais impossible de re-tomber amoureux de l'un de ses titres préférés. Tout corral est un piège, après tout. Et ici, c'est vous le bétail.


Meuuh, c'est pas vrai.
Tout ce qu'on exige de vous est de consommer. C'est comme ça que ça fonctionne dans le milieu merveilleux du jeu vidéo. Quelle que soit votre raison, on ne vous demande que d'allonger les biftons. Au moins, on est tous traités en égaux.
Ici, la question était simple. Vous avez une pièce : vous jouez. Vous n'avez pas de pièce : vous ne jouez pas. Et l'on devait donc choisir judicieusement sur quoi l'on dépensait ses vingt balles. (Belges, ce qui vous reviendrait de nos jours à environ 50 cents.) Sunset Riders ? Michael Jackson's Moonwalker ? Final Fight ? Je ne saurai jamais pourquoi aucun de ces titres ne fut « mon premier jeu ». Mais je sais cependant pourquoi j'ai joué au Terminator 2 de Midway. Y avait des robots. Des robots squelettes. Avec des yeux rouges. Digitalisés. Un de ces trucs, tu les as vu, tu peux pas les oublier. C'était une machine mastodonte aux graphismes haute-résolution. Deux flingues automatiques permettaient d'aligner l'ennemi dans leurs lignes de mire. Un bouton rouge – comme vous le savez, tous ceux qui comptent le sont – déclenchait des missiles utiles pour détruire ces sosies de Schwarzy. Moments magiques que je vécus juchés sur la hanche de ma génitrice. Et oui, si on y réfléchit, c'est pas fameux-fameux d'être petiot.


Plus tard, la même après-midi.

Le décor scintille en affichant un message d'erreur. Il est planté. Imaginez le désarroi d'un enfant minuscule et surplombé par toutes ces machines monolithiques. Ces cyclopes au monnayeurs rouges. La peur générée par tout ce bruit, cette excitation ; ces musiques aux bips noyés dans les hurlements lascifs d'un rock meurtri. Certains auraient pleuré, d'autres se seraient cassés. Mais moi, j'ai demandé à ma mère qu'on se fasse rembourser.


C'était l'une de mes premières parties. Et après avoir combattu vaillamment ED-209, la machine a eu la décence de planter devant tant d'ingéniosité. Pour me hisser jusqu'à ses contrôles aliens dignes d'une soucoupe, il a fallu s'arranger. À la tenancière, nous avions demandé si elle avait une caisse ou quelque chose pouvant faire effet. Habituée de l'exercice, la chef nous a passé un petit cageot dont la couleur m'indiquerait des années plus tard qu'il avait contenu de la bière Jupiler dans un passé inaperçu. Quelques minutes plus tard, j'avais décidé de jouer à RoboCop de Data East. Entre temps, l'on avait porté pour moi ce petit piédestal.


C'est fou tout ce qu'on fait pour ses enfants. Parfois, on passe même une heure au Sunset Corral.